Couverture Nadja Lettres à Breton

Edition établie et présentée par Olivier Wagner. Paris, Gallimard, NRF, 2026.

Note de lecture par Mireille Brioude

 

Depuis longtemps, on connaît Nadja : oui, celle qui donne son nom à l’un des récits les plus célèbres du XX° siècle, récit–poème-journal d’André Breton qui forge le mythe de l’insaisissable Nadja, amoureuse, folle, folle amoureuse… Mais qui est la vraie Nadja ? Olivier Wagner s’attache à la présenter, avec la rigueur passionnée de son métier de conservateur à la BNF, rigueur dont il avait fait preuve en 2020 avec la publication du fac-similé du manuscrit de Nadja, dans lequel nous trouvons aussi quelques autographes et dessins de la muse. La vraie Nadja, souligne O. Wagner, s’appelle Léona Delcourt et elle est née en 1902. Elle rencontre Breton à l’âge de 23 ans, alors qu’elle est déjà mère d’une petite fille, Martha. Nadja vit seule à Paris, elle est pauvre. Ses parents, éduqués mais déclassés, vivent dans le Nord de la France. 

C’est un coup de foudre réciproque mais une histoire d’amour brève et bien décevante, plus que décevante, désespérante pour celle qui ne fut, au fond, qu’un modèle littéraire pour le grand maître du surréalisme. Leur brève liaison ne dure que quelques mois, du 9 octobre 1926 au 14 mars 1927. Mais seuls quelques jours formeront le cœur du récit du poète. Alors, pour la première fois, nous pouvons découvrir, le cœur serré, toutes les lettres patiemment rassemblées aujourd’hui, d’une jeune femme amoureuse, d’une artiste et d’une poète extraordinaire. 

L’édition d’Olivier Wagner nous offre toutes les facettes de l’inventivité dont Nadja fait preuve : les lettres à André et leurs brouillons, d’autres textes découverts en particulier dans son petit cahier noir, celui que Breton lui « emprunte » pour nourrir son propre récit et qu’elle a tant de mal à récupérer… « Je veux vous revoir absolument (…) je voudrais mon cahier… si pot-au-feu qu’il vous paraisse… Il cache pour moi un certain beau ciel. » (février 1927) . L’édition propose enfin les dessins de Nadja, à commencer par la célèbre « Fleur des amants » aux regards croisés. La main-Nadja, qui illustre la collection Folio-Gallimard de l’ouvrage de Breton est là également, ainsi que d’autres merveilles, spontanées et sincèrement surréalistes.

Les lettres sont toutes, d’amour, parfois mêlées d’attente, toujours passionnées : « C’est si grand m’amour, cette union de nos deux âmes, si profond et si froid cet abîme où je m’enfonce sans jamais rien attendre, sans jamais rien étreindre de l’au-delà.. .» (Lettre du 15 novembre 1926). La passion de Nadja -comme toute passion amoureuse- idéalise l’être aimé : « Vous êtes parfois un puissant magicien, plus prompt que l’éclair qui vous environne comme un Dieu. » Leur liaison n’est pas platonique et la jeune femme ne se cache pas derrière une fausse pudeur. Elle aime la vie, elle est de chair : « Mais aussi je conserve votre souffle, celui qui gémit, celui qui ne ment pas, et il me suivra partout, ce sera mon parfum. J’ai aussi votre regard froid, doux et dur, cette lame tranchante qui vous défendra... » (3 janvier 1927)

Derrière le discours de l’amante, on pressent l’amertume de la femme, bientôt abandonnée et dont la colère s’exprimera une seule fois : « J’ai horreur de votre jeu. Et de votre clique (…) vous vous êtes moqué de moi… Mais moi aussi j’ai eu le temps… et j’en ris. » (février 1927, p. 79). 

La lettre du 14 mars 1927 est la dernière que Nadja adresse à André avant son internement, le 21 mars. Ses phrases hachées et courtes semblent n’avoir pour destinataire qu’elle-même et pourtant la dernière s’adresse à André : « Je ne sais ce que vous voulez de moi. » 

Nadja n’est plus… Léona, elle, est victime d’une terrible crise hallucinatoire. Elle est atteinte de ce que nous appelons aujourd’hui schizophrénie, maladie qui n’était pas diagnostiquée, ni soignée, dans les années 1930. Olivier Wagner a été chercher des rapports de médecins-psychiatres, dévoilant un aspect ignoré de la vie de Léona, internée durant les quatorze dernières années de sa vie. Malgré les (relatives) bonnes conditions de ses internements successifs, un suivi médical et familial attentif, du moins dans les premières années, Léona meurt en 1941 à l’asile de Bailleul. Les causes officielles du décès sont une « cachexie néoplasique », un amaigrissement extrême lié au cancer : il s’agit en fait d’une dénutrition systématique, celle dont furent victimes pendant la guerre des centaines des milliers d’internés. Nadja est morte de faim.